Patinage artistique/Violences sexuelles : Sarah Abitbol : « J’ai l’impression de subir la double peine »

Championne française de patinage artistique, Sarah Abitbol s’est livrée il y a tout juste un an dans un livre-témoignage ( Un si long silence ) racontant les viols qu’elle a subis dans les années 90. Aujourd’hui, elle a l’impression d’avoir été « black-listée » et de subir la double peine.

La « petite » Nantaise de 45 ans, dix fois championne de France de patinage en couple artistique, multimédaillée aux championnats d’Europe et du monde, s’est tue pendant 30 ans. De passage cet hiver en Alsace (la famille de son mari Jean-Louis Lacaille est mulhousienne), Sarah Abitbol s’est confiée sur l’année écoulée et les révélations chocs qui ont conduit à une petite révolution au sein même de la Fédération française des sports de glace, avec la démission de son emblématique président Didier Gailhaguet. Mais un an après, c’est la douche froide…

Sarah, avez-vous aujourd’hui l’impression d’avoir permis de libérer la parole des autres victimes ?

La première qui s’est libérée, c’est moi. Il a fallu que je me batte contre mes propres fantômes. Ça a été une thérapie… rien que de pouvoir prononcer le mot viol. Mes premières interviews, j’avais les jambes qui flageolaient, la voix tremblante. J’ai dû passer ce sentiment inexplicable de honte. C’est pour moi le vrai point positif…

Et les points négatifs ?

Le retour de bâton. Mes révélations ont libéré la parole dans le monde du sport. Certains m’ont dit qu’il y a eu un avant Sarah Abitbol et un après. Mais c’est à double tranchant. En écrivant ce livre, je ne pensais pas qu’il y aurait un tel raz-de-marée. La première à être montée au créneau, c’est la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, qui a poussé à la démission du président de l’époque, Didier Gailhaguet. Mais je n’ai pas écrit pour qu’on le pousse à la porte. Je voulais livrer ma vérité et éloigner définitivement mon agresseur de ce milieu (Gilles Beyer a été mis en examen pour agressions sexuelles et harcèlement sexuel le 8 janvier dernier, ndlr). Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être un peu l’empêcheuse de tourner en rond. J’ai soulevé le couvercle et j’ai l’impression de le payer.

« Je ne peux même plus aller m’entraîner dans ma propre patinoire »

Quelles sont vos relations avec la FFSG et Nathalie Péchalat, la nouvelle présidente ?

J’ai eu un contact cet été avec la présidente pour lui dire que j’avais quelques idées de développement. Tout est resté en l’état… La crise sanitaire a bon dos. J’ai le sentiment assez clair de ne pas être désirée. Forcément, cela me blesse. J’ai tout de même l’impression que les changements à la tête de la Fédération sont liés à mes révélations. Je pensais qu’on s’appuierait sur ma malheureuse expérience pour mettre des choses en place. Mais au fond de moi, je crois avoir la réponse : la Fédération veut tourner la page pour passer à autre chose et ne plus parler de l’histoire de Sarah Abitbol, parce qu’ils pensent que j’ai sali le patinage.

Vous avez l’impression d’avoir été black-listée ?

Le terme n’est pas de moi… mais d’un animateur connu qui a lâché le mot. Mais oui, je suis black-listée. Je ne suis pas désirée, c’est dommage… c’est leur choix (celui de la Fédération). Moi je continuerai mon combat pour les victimes, j’irai dans les clubs, je proposerai mes galas, même si je sais que des coups de téléphone ont été passés pour que je ne repatine plus en France. C’est honteux. Je ne peux même plus aller m’entraîner dans ma propre patinoire, à Bercy, aux Français Volants, alors que j’ai un brevet d’État, une carte professionnelle et ma licence.

Pour moi c’est la double peine… tout ça parce qu’il y a des personnes qui, en sous-marin dans le club et à la Fédération, veulent me faire payer des révélations. Si je patine encore aujourd’hui ce n’est pas pour parler de mon affaire mais pour préparer mon duo avec Stella, ma fille.

Propos recueillis par A.Cheval (DNA/Alsace)